En 2021, le dramaturge Mike Bartlett a eu une idée et, à l’instar de Thespis avant lui, a décidé que le meilleur moyen était de montrer « l’avenir » au public. Il a écrit une pièce et, début 2022, je me suis retrouvé à l’Old Vic de Londres pour la découvrir.
The 47th mettait en scène un Joe Biden mentalement instable qui supplie Kamala Harris de se présenter à sa place. Harris devient la candidate désignée à l’issue d’un processus chaotique, opaque et sans primaires, à seulement trois mois du jour du scrutin, si tardivement que plusieurs États avaient déjà imprimé (et parfois même envoyé) des bulletins de vote portant le nom de Biden.
Cinq ans plus tard, si Bartlett avait eu la même clairvoyance concernant les événements politiques très suivis d’aujourd’hui, il n’aurait peut-être pas écrit une pièce, mais aurait plutôt parié sur le résultat.
Les marchés prédictifs ont connu une explosion en ligne, avec des volumes de paris qui devraient dépasser les 300 milliards de dollars en 2026, sur des sujets allant de la victoire des Boston Celtics face aux New York Knicks à la robe que Beyoncé portera au Met Gala. Polymarket et ses concurrents (Kalshi, DexWin, Drift, etc.) sont des marchés décentralisés qui permettent de placer et de régler de manière anonyme des paris sur divers événements, qu’ils fassent ou non l’actualité.
Stimulé par la technologie et le marketing, l’imaginaire collectif s’est détourné de l’art pour se consacrer à la recherche du profit. Kalshi et Polymarket affichent actuellement des valorisations supérieures à 20 milliards de dollars.
L’essor actuel des marchés prédictifs reflète parfaitement le climat de casino qui prédomine aujourd’hui sur Internet. Leurs mécanismes pourraient également nous rapprocher du principal problème du web actuel : celui d’un Internet qui envahit la vie réelle, où la sagesse collective définit la réalité à l’avance, plutôt que de la prédire. Il existe d’autres domaines où nous acceptons des relations contre-intuitives ou perturbantes entre le futur et le présent (la loi de Parkinson en est un exemple classique), mais les paris sont un cas particulier.